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ARMANCE
roman de Henri Beyle Stendhal ( 1827 )

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"La politique venant couper un récit aussi simple, peut faire l'effet d'un coup de pistolet au milieu d'un concert."

Armance
, premier roman publié par Henri Beyle-Stendhal, alors âgé de 44 ans, parut en août 1827. Il précède donc de trois ans Le Rouge et le Noir. Pour décrypter le comportement du héros, Octave de Malivert, le lecteur doit savoir que le jeune homme, quoiqu'il soit amoureux d'Armance, souffre d'impuissance.


L'Avant-propos de Stendhal figure en tête du texte. Les notes de l'auteur ont été reproduites entre crochets droits, immédiatement après l'astérisque qui fait fonction d'appel de note.

ARMANCE ou Quelques scènes d'un salon de Paris en 1827
AVANT-PROPOS
Une femme d'esprit, qui n'a pas des idées bien arrêtées sur les mérites littéraires, m'a prié, moi indigne, de corriger le style de ce roman. Je suis loin d'adopter certains sentiments politiques qui semblent mêlés à la narration; voilà ce que j'avais besoin de dire au lecteur. L'aimable auteur et moi nous pensons d'une manière opposée sur bien des choses, mais nous avons également en horreur ce qu'on appelle des applications. On fait à Londres des romans très piquants: Vivian Grey, Almak's High Life, Matilda, etc., qui ont besoin d'une clé. Ce sont des caricatures fort plaisantes contre des personnes que les hasards de la naissance ou de la fortune ont placées dans une position qu'on envie.

Voilà un genre de mérite littéraire dont nous ne voulons point. L'auteur n'est pas entré, depuis 1814 au premier étage du palais des Tuileries; il a tant d'orgueil, qu'il ne connaît pas même de nom les personnes qui se font sans doute remarquer dans un certain monde.

Mais il a mis en scène des industriels et des privilégiés, dont il a fait la satire. Si l'on demandait des nouvelles du Jardin des Tuileries aux tourterelles qui soupirent au faîte des grands arbres, elles diraient : « C'est une immense plaine de verdure où l'on jouit de la plus vive clarté. » Nous, promeneurs, nous répondrions: « C'est une promenade délicieuse et sombre ou l'on est à l'abri de la chaleur et surtout du grand jour désolant en été. »

C'est ainsi que la même chose, chacun la juge d'après sa position; c'est dans des termes aussi opposés que parlent de l'état actuel de la société des personnes également respectables qui veulent suivre des routes différentes pour nous conduire au bonheur. Mais chacun prête des ridicules au parti contraire.

Imputerez-vous à un tour méchant dans l'esprit de l'auteur les descriptions malveillantes et fausses que chaque parti fait des salons du parti opposé? Exigerez-vous que des personnages passionnés soient de sages philosophes, c'est-à-dire n'aient point de passions? En 1760 il fallait de la grâce, de l'esprit et pas beaucoup d'humeur, ni pas beaucoup d'honneur, comme disait le régent, pour gagner la faveur du maître et de la maîtresse.

Il faut de l'économie, du travail opiniâtre, de la solidité et l'absence de toute illusion dans une tête, pour tirer parti de la machine à vapeur. Telle est la différence entre le siècle qui finit en 1789 et celui qui commença vers 1815.

Napoléon chantonnait constamment en allant en Russie ces mots qu'il avait entendus si bien dits par Porto (dans la Molinara) :

Si batte nel mio cuore
L'inchiostro e la farina .

[ Faut-il être meunier, faut-il être notaire?]

C'est ce que pourraient répéter bien des jeunes gens qui ont à la fois de la naissance et de l'esprit.

En parlant de notre siècle, nous nous trouvons avoir esquissé deux des caractères principaux de la Nouvelle suivante. Elle n'a peut-être pas vingt pages qui avoisinent le danger de paraître satiriques; mais l'auteur suit une autre route ; mais le siècle est triste, il a de l'humeur, et il faut prendre ses précautions avec lui, même en publiant une brochure qui, je l'ai déjà dit à l'auteur, sera oubliée au plus tard dans six mois, comme les meilleures de son espèce.

En attendant, nous sollicitons un peu de l'indulgence que l'on a montrée aux auteurs de la comédie des Trois Quartiers. Ils ont présenté un miroir au public; est-ce leur faute si les gens laids ont passé devant ce miroir? De quel parti est un miroir.

On trouvera dans le style de ce roman des façons de parler naïves, que je n'ai pas eu le courage de changer. Rien d'ennuyeux pour moi comme l'emphase germanique et romantique. L'auteur disait : « Une trop grande recherche des tournures nobles produit à la fin du respect et de la sécheresse; elles font lire avec plaisir une page, mais ce précieux charmant fait fermer le livre au bout du chapitre, et nous voulons qu'on lise je ne sais combien de chapitres; laissez-moi donc ma simplicité agreste ou bourgeoise. »

Notez que l'auteur serait au désespoir que je lui crusse un style bourgeois. Il y a de la fierté à l'infini dans ce coeur-là. Ce coeur appartient à une femme qui se croirait vieillie de dix ans si l'on savait son nom. D'ailleurs un tel sujet!...

STENDHAL
Saint-Gigouf, le 24 juillet 1827.

CHAPITRE PREMIER

It is old and plain
...It is silly sooth
And dallies with the innocence of love.
Twelfth Night, act. II


A peine âgé de vingt ans, Octave venait de sortir de l'école polytechnique. Son père, le marquis de Malivert, souhaita retenir son fils unique à Paris. Une fois qu'Octave se fut assuré que tel était le désir constant d'un père qu'il respectait et de sa mère qu'il aimait avec une sorte de passion, il renonça au projet d'entrer dans l'artillerie. Il aurait voulu passer quelques années dans un régiment, et ensuite donner sa démission jusqu'à la première guerre qu'il lui était assez égal de faire comme lieutenant ou avec le grade de colonel. C'est un exemple des singularités qui le rendaient odieux aux hommes vulgaires.

Beaucoup d'esprit, une taille élevée, des manières nobles, de grands yeux noirs les plus beaux du monde auraient marqué la place d'Octave parmi les jeunes gens les plus distingués de la société, si quelque chose de sombre, empreint dans ces yeux si doux, n'eût porté à le plaindre plus qu'à l'envier. Il eût fait sensation s'il eût désiré parler; mais Octave ne désirait rien, rien ne semblait lui causer ni peine ni plaisir. Fort souvent malade durant sa première jeunesse, depuis qu'il avait recouvré des forces et de la santé, on l'avait toujours vu se soumettre sans balancer à ce qui lui semblait prescrit par le devoir; mais on eût dit que si le devoir n'avait pas élevé la voix, il n'y eût pas eu chez lui de motif pour agir. Peut-être quelque principe singulier, profondément empreint dans ce jeune coeur, et qui se trouvait en contradiction avec les événements de la vie réelle, tels qu'il les voyait se développer autour de lui, le portait-il à se peindre sous des images trop sombres, et sa vie à venir et ses rapports avec les hommes. Quelle que fût la cause de sa profonde mélancolie, Octave semblait misanthrope avant l'âge. Le commandeur de Soubirane, son oncle, dit un jour devant lui qu'il était effrayé de ce caractère. -- " Pourquoi me montrerais-je autre que je ne suis? répondit froidement Octave. Votre neveu sera toujours sur la ligne de la raison. -- Mais Jamais en deçà ni au-delà, reprit le commandeur avec sa vivacité provençale ; d'où je conclus que si tu n'es pas le Messie attendu par les Hébreux, tu es Lucifer en personne, revenant exprès dans ce monde pour me mettre martel en tête. Que diable es-tu? Je ne puis te comprendre; tu es le devoir incarné. -- Que je serais heureux de n'y jamais manquer! dit Octave; que je voudrais pouvoir rendre mon âme pure au Créateur comme je l'ai reçue! -- Miracle! s'écria le commandeur: voilà depuis un an, le premier désir que je vois exprimer par cette âme si pure qu'elle en est glacée! " Et fort content de sa phrase le commandeur quitta le salon en courant.

Octave regarda sa mère avec tendresse, elle savait si cette âme était glacée. On pouvait dire de Mme de Malivert qu'elle était restée jeune quoiqu'elle approchât de cinquante ans. Ce n'est pas seulement parce qu'elle était encore belle, mais avec l'esprit le plus singulier et le plus piquant, elle avait conservé une sympathie vive et obligeante pour les intérêts de ses amis, et même pour les malheurs et les joies des jeunes gens. Elle entrait naturellement dans leurs raisons d'espérer ou de craindre et bientôt elle semblait espérer ou craindre elle-même. Ce caractère perd de sa grâce depuis que l'opinion semble l'imposer comme une convenance aux femmes d'un certain âge qui ne sont pas dévotes, mais jamais l'affectation n'approcha de Mme de Malivert.

Ses gens remarquaient depuis un certain temps qu'elle sortait en fiacre, et souvent, en rentrant, elle n'était pas seule. Saint-Jean, un vieux valet de chambre curieux, qui avait suivi ses maîtres dans l'émigration voulut savoir quel était un homme que plusieurs fois Mme de Malivert avait amené chez elle. Le premier Jour, Saint-Jean perdit l'inconnu dans une foule ; à la seconde tentative, la curiosité de cet homme eut plus de succès: il vit le personnage qu'il suivait entrer à l'hôpital de la Charité, et apprit du portier que cet inconnu était le célèbre Dr Duquerrel. Les gens de Mme de Malivert découvrirent que leur maîtresse amenait successivement chez elle les médecins les plus célèbres de Paris, et presque toujours elle trouvait l'occasion de leur faire voir son fils.

Frappée des singularités qu'elle observait chez Octave, elle redoutait pour lui une affection de poitrine. Mais elle pensait que si elle avait le malheur de deviner juste, nommer cette maladie cruelle, ce serait hâter ses progrès. Des médecins, gens d'esprit, dirent à Mme de Malivert que son fils n'avait d'autre maladie que cette sorte de tristesse mécontente et jugeante qui caractérise les jeunes gens de son époque et de son rang; mais ils l'avertirent qu'elle-même devait donner les plus grands soins à sa poitrine. Cette nouvelle fatale fut divulguée dans la maison par un régime auquel il fallut se soumettre, et M. de Malivert, auquel on voulut en vain cacher le nom de la maladie, entrevit pour sa vieillesse la possibilité de l'isolement.

Fort étourdi et fort riche avant la révolution, le marquis de Malivert, qui n'avait revu la France qu'en 1814, à la suite du roi, se trouvait réduit, par les confiscations, à vingt ou trente mille livres de rente. Il se croyait à la mendicité. La seule occupation de cette tête qui n'avait jamais été bien forte, était maintenant de chercher à marier Octave. Mais encore plus fidèle à l'honneur qu'à l'idée fixe qui le tourmentait, le vieux marquis de Malivert ne manquait jamais de commencer par ces mots les ouvertures qu'il faisait dans la société: " Je puis offrir un beau nom, une généalogie certaine depuis la croisade de Louis le Jeune, et je ne connais à Paris que treize familles qui puissent marcher la tête levée à cet égard; mais du reste je me vois réduit à la misère, à l'aumône, je suis un gueux. "

Cette manière de voir chez un homme âgé n'est pas faite pour produire cette résignation douce et philosophique qui est la gaieté de la vieillesse; et sans les incartades du vieux commandeur de Soubirane, méridional un peu fou et assez méchant, la maison où vivait Octave eût marqué, par sa tristesse, même dans le faubourg Saint-Germain. Mme de Malivert, que rien ne pouvait distraire de ses inquiétudes sur la santé de son fils, pas même ses propres dangers, prit occasion de l'état languissant où elle se trouvait pour faire sa société habituelle de deux médecins célèbres. Elle voulut gagner leur amitié. Comme ces messieurs étaient l'un le chef, et l'autre l'un des plus fervents promoteurs de deux sectes rivales, leurs discussions quoique sur un sujet si triste pour qui n'est pas animé par l'intérêt de la science et du problème à résoudre amusaient quelquefois Mme de Malivert, qui avait conservé un esprit vif et curieux. Elle les engageait à parler, et grâce à eux, au moins, de temps à autre quelqu'un élevait la voix dans le salon si noblement décoré, mais si sombre, de l'hôtel de Malivert.

Une tenture de velours vert, surchargée d'ornements dorés, semblait faite exprès pour absorber toute la lumière que pouvaient fournir deux immenses croisées garnies de glaces au lieu de vitres. Ces croisées donnaient sur un jardin solitaire divisé en compartiments bizarres par des bordures de buis. Une rangée de tilleuls taillés régulièrement trois fois par an, en garnissait le fond, et leurs formes immobiles semblaient une image vivante de la vie morale de cette famille. La chambre du jeune vicomte, pratiquée au-dessus du salon et sacrifiée à la beauté de cette pièce essentielle, avait à peine la hauteur d'un entre-sol. Cette chambre était l'horreur d'Octave, et vingt fois, devant ses parents, il en avait fait l'éloge. Il craignait que quelque exclamation involontaire ne vint le trahir et montrer combien cette chambre et toute la maison lui étaient insupportables.

Il regrettait vivement sa petite cellule de l'école polytechnique. Le séjour de cette école lui avait été cher, parce qu'il lui offrait l'image de la retraite et de la tranquillité d'un monastère. Pendant longtemps Octave avait pensé à se retirer du monde et à consacrer sa vie à Dieu. Cette idée avait alarmé ses parents et surtout le marquis, qui voyait dans ce dessein le complément de toutes ses craintes relativement à l'abandon qu'il redoutait pour ses vieux jours. Mais en cherchant à mieux connaître les vérités de la religion, Octave avait été conduit à l'étude des écrivains qui depuis deux siècles ont essayé d'expliquer comment l'homme pense et comment il veut, et ses idées étaient bien changées; celles de son père ne l'étaient point. Le marquis voyait avec une sorte d'horreur un jeune gentilhomme se passionner pour les livres; il craignait toujours quelque rechute, et c'était un de ses grands motifs pour désirer le prompt mariage d'Octave.

On jouissait des derniers beaux jours de l'automne qui, à Paris, est le printemps; Mme de Malivert dit à son fils: " Vous devriez monter à cheval. " Octave ne vit dans cette proposition qu'un surcroît de dépense, et comme les plaintes continuelles de son père lui faisaient croire la fortune de sa famille bien plus réduite qu'elle ne l'était en effet, il refusa longtemps: " A quoi bon, chère maman ? répondait-il toujours; je monte fort bien à cheval, mais je n'y trouve aucun plaisir. " Mme de Malivert fit amener dans l'écurie un superbe cheval anglais dont la jeunesse et la grâce firent un étrange contraste avec les deux anciens cheva ux normands qui, depuis douze ans, s'acquittaient du service de la maison. Octave fut embarrassé de ce cadeau; pendant deux jours il en remercia sa mère ; mais le troisième, se trouvant seul avec elle, comme on vint à parler du cheval anglais : " Je t'aime trop pour te remercier encore, dit-il en prenant la main de Mme de Malivert et la pressant contre ses lèvres; faut-il qu'une fois en sa vie ton fils n'ait pas été sincère avec la personne qu'il aime le mieux au monde? Ce cheval vaut quatre mille francs, tu n'es pas assez riche pour que cette dépense ne te gêne pas. "

Mme de Malivert ouvrit le tiroir d'un secrétaire: " Voilà mon testament, dit-elle, je te donnais mes diamants, mais sous une condition expresse, c'est que tant que durerait le produit de leur vente, tu aurais un cheval que tu monterais quelquefois par mon ordre. J'ai fait vendre en secret deux de ces diamants pour avoir le bonheur de te voir un joli cheval de mon vivant. L'un des plus grands sacrifices que m'ait imposé ton père, c'est l'obligation de ne pas me défaire de ces ornements qui me conviennent si peu. Il a je ne sais quelle espérance politique peu fondée selon moi, et il se croirait deux fois plus pauvre et plus déchu le jour où sa femme n'aurait plus de diamants. " Une profonde tristesse parut sur le front d'Octave, et il replaça dans le tiroir du secrétaire ce papier dont le nom rappelait un événement si cruel et peut être si prochain. Il reprit la main de sa mère et la garda entre les siennes, ce qu'il se permettait rarement. " Les projets de ton père, continua Mme de Malivert, tiennent à cette loi d'indemnité dont on nous parle depuis trois ans. -- Je désire de tout mon coeur qu'elle soit rejetée, dit Octave. -- Et pourquoi, reprit sa mère ravie de le voir s'animer pour quelque chose et lui donner cette preuve d'estime et d'amitié, pourquoi voudrais-tu la voir rejeter ? -- D'abord parce que, n'étant pas complète, elle me semble peu juste; en second lieu, parce qu'elle me mariera. J'ai par malheur un caractère singulier, je ne me suis pas créé ainsi; tout ce que j'ai pu faire, c'est de me connaître. Excepté dans les moments où je jouis du bonheur d'être seul avec toi, mon unique plaisir consiste a vivre isolé, et sans personne au monde qui ait le droit de m'adresser la parole. -- Cher Octave, ce goût singulier est l'effet de ta passion désordonnée pour les sciences; tes études me font trembler, tu finiras comme le Faust de Goethe. Voudrais-tu me jurer, comme tu le fis dimanche, que tu ne lis pas uniquement de bien mauvais livres ? -- Je lis les ouvrages que tu m'as désignés, chère maman, en même temps que ceux qu'on appelle de mauvais livres. -- Ah! ton caractère a quelque chose de mystérieux et de sombre qui me fait frémir; Dieu sait les conséquences que tu tires de tant de lectures! -- Chère maman, je ne puis me refuser à croire vrai ce qui me semble tel. Un être tout-puissant et bon pourrait-il me punir d'ajouter foi au rapport des organes que lui-même il m'a donnés ? -- Ah! j'ai toujours peur d'irriter cet être terrible, dit Mme de Malivert les larmes aux yeux; il peut t'enlever à mon amour. Il est des jours où la lecture de Bourdaloue me glace de terreur. Je vois dans la Bible que cet être tout-puissant est impitoyable dans ses vengeances, et tu l'offenses sans doute quand tu lis les philosophes du XVIIIe siècle. Je te l'avoue, avant-hier je suis sortie de Saint-Thomas d'Aquin dans un état voisin du désespoir. Quand la colère du Tout-Puissant contre les livres impies ne serait que la dixième partie de ce qu'annonce M. l'abbé Fay **, je pourrais encore trembler de te perdre. Il est un journal abominable que M. l'abbé Fay ** n'a pas même osé nommer dans son sermon et que tu lis tous les jours, j'en suis sûre. - Oui, maman, je le lis, mais je suis fidèle à la promesse que je t'ai faite, je lis immédiatement après le journal dont la doctrine est la plus opposée à la sienne.

-- Cher Octave, c'est la violence de tes passions qui m'alarme, et surtout le chemin qu'elles font en secret dans ton coeur. Si je te voyais quelques-uns des goûtsde ton âge pour faire diversion à tes idées singulières, je serais moins effrayée. Mais tu lis des livres impies et bientôt tu en viendras à douter même de l'existence de Dieu. Pourquoi réfléchir sur ces sujets terribles? Te souvient-il de ta passion pour la chimie ? Pendant dix-huit mois, tu n'as voulu voir personne, tu as indisposé par ton absence nos parents les plus proches; tu manquais aux devoirs les plus indispensables. -- Mon goût pour la chimie, reprit Octave, n'était pas une passion, c'était un devoir que je m'étais imposé; et Dieu sait, ajouta-t-il en soupirant, s'il n'eût pas été mieux d'être fidèle à ce dessein et de faire de moi un savant retiré du monde! "

Ce soir-là Octave resta chez sa mère jusqu'à une heure. Vainement l'avait-elle pressé d'aller dans le monde ou du moins au spectacle. -- " Je reste où je suis le plus heureux, disait Octave. -- Il y a des moments où je te crois, et c'est quand je suis avec toi, répondait son heureuse mère; mais si pendant deux jours je ne t'ai vu que devant le monde, la raison reprend le dessus. Il est impossible qu'une telle solitude convienne à un homme de ton âge. J'ai là pour soixante-quatorze mille francs de diamants inutiles, et ils le seront longtemps, puisque tu ne veux pas te marier encore; dans le fait, tu es bien jeune, vingt ans et cinq jours! et Mme de Malivert se leva de sa chaise longue pour embrasser son fils. J'ai bien envie de faire vendre ces diamants inutiles, je placerai le prix, et le revenu de cette somme je l'emploierai à augmenter ma dépense; je prendrais un jour, et, sous prétexte de ma mauvaise santé, je ne recevrais absolument que des gens contre lesquels tu n'aurais pas d'objection. -- Hélas! chère maman, la vue de tous les hommes m'attriste également; je n'aime que toi au monde... " Lorsque son fils l'eut quittée, malgré l'heure avancée, Mme de Malivert, troublée par de sinistres pressentiments, ne put trouver le sommeil. Elle essayait en vain d'oublier combien Octave lui était cher, et de le juger comme elle eût fait d'un étranger. Toujours au lieu de suivre un raisonnement, son âme s'égarait dans des suppositions romanesques sur l'avenir de son fils; le mot du commandeur lui revenait. " Certainement, disait-elle, je sens en lui quelque chose de surhumain; il vit comme un être à part, séparé des autres hommes. " Revenant ensuite à des idées plus raisonnables, Mme de Malivert ne pouvait concevoir que son fils eût les passions les plus vives ou du moins les plus exaltées, et cependant une telle absence de goût pour tout ce qu'il y a de réel dans la vie. On eût dit que ses passions avaient leur source ailleurs et ne s'appuyaient sur rien de ce qui existe ici-bas. Il n'y avait pas jusqu'à la physionomie si noble d'Octave qui n'alarmât sa mère; ses yeux si beaux et si tendres lui donnaient de la terreur. Ils semblaient quelquefois regarder au ciel et réfléchir le bonheur qu'ils y voyaient. Un Instant après, on y lisait les tourments de l'enfer.

On éprouve une sorte de pudeur à interroger un être dont le bonheur paraît aussi fragile, et sa mère le regardait bien plus qu'elle n'osait lui parler. Dans les moments plus calmes, les yeux d'Octave semblaient songer à un bonheur absent; on eût dit une âme tendre séparée par un long espace d'un objet uniquement chéri. Octave répondait avec sincérité aux questions que lui adressait sa mère, et cependant elle ne pouvait deviner le mystère de cette rêverie profonde et souvent agitée. Dès l'âge de quinze ans, Octave était ainsi, et Mme de Malivert n'avait jamais pensé sérieusement à la possibilité de quelque passion secrète. Octave n'était-il pas maître de lui et de sa fortune?

Elle observait constamment que la vie réelle, loin d'être une source d'émotions pour son fils, n'avait d'autre effet que de l'impatienter, comme si elle fût venue le distraire et l'arracher d'une façon importune à sa chère rêverie. Au malheur près de cette manière de vivre qui semblait étrangère à tout ce qui l'environnait, Mme de Malivert ne pouvait s'empêcher de reconnaître chez Octave une âme droite et forte, toute de génie et d'honneur. Mais cette âme savait fort bien quels étaient ses droits à l'indépendance et à la liberté, et ses nobles qualités s'alliaient étrangement avec une profondeur de dissimulation incroyable à cet âge. Cette cruelle réalité vint détruire, en un instant, tous les rêves de bonheur qui avaient porté le calme dans l'imagination de Mme de Malivert.

Rien n'était plus importun à son fils, et l'on peut dire plus odieux, car il ne savait pas aimer ou haïr à demi, que la société de son oncle le commandeur, et cependant tout le monde croyait à la maison qu'il aimait par-dessus tout faire la partie d'échecs de M. de Soubirane, ou aller avec lui flâner sur le boulevard. Ce mot était du commandeur, qui, malgré ses soixante ans, avait autant de prétentions pour le moins qu'en 1789; seulement la fatuité du raisonnement et de la profondeur avant remplacé les affectations de la jeunesse qui ont du moins pour excuse les grâces et la gaieté. Cet exemple d'une dissimulation aussi facile effrayait Mme de Malivert. J'ai questionné mon fils sur le plaisir qu'il trouve à vivre avec son oncle, et il m'a répondu par la vérité; mais, se disait-elle, qui sait si quelque étrange dessein ne se cache pas au fond de cette âme singulière? Et Si jamais je ne l'interroge à ce sujet, jamais de lui-même il n'aura l'idée de m'en parler. Je suis une simple femme, se disait Mme de Malivert, éclairée uniquement sur quelques petits devoirs à ma portée. Comment oserais-je me croire faite pour donner des conseils à un être aussi fort et aussi singulier? Je n'ai point pour le consulter d'ami doué d'une raison assez supérieure; d'ailleurs, puis-je trahir la confiance d'Octave; ne lui ai-je pas promis un secret absolu?

Après que ces tristes pensées l'eurent agitée jusqu'au jour, Mme de Malivert conclut, comme de coutume, qu'elle devait employer toute l'influence qu'elle avait sur son fils pour l'engager à aller beaucoup chez Mme la marquise de Bonnivet. C'était son amie intime et sa cousine, femme de la plus haute considération, et dont le salon réunissait souvent ce qu'il y a de plus distingué dans la bonne compagnie. Mon métier à moi, se disait Mme de Malivert, c'est de faire la cour aux gens de mérite que je vois chez Mme de Bonnivet afin de savoir ce qu'ils pensent d'Octave. On allait chercher dans ce salon le plaisir d'être de la société de Mme de Bonnivet, et l'appui de son mari, courtisan habile chargé d'ans et d'honneurs, et presque aussi bien venu de son maître que cet aimable amiral de Bonnivet, son aïeul, qui fit faire tant de sottises à François Ier et s'en punit si noblement *.

[* A la bataille de Pavie, sur le soir, voyant que tout était perdu, l'amiral s'écria: Il ne sera pas dit que je survis à un tel désastre; et s'élançant, la visière levée, au milieu des ennemis, il eut la consolation d'en tuer plusieurs avant que de tomber percé de coups (24 février 1525).]



CHAPITRE II

Melancholy mark'd him for her own, whose ambitious heart overrates the happiness he cannot enjoy.
MARLOW.

Le lendemain, dès huit heures du matin, il se fit un grand changement dans la maison de Mme de Malivert. Toutes les sonnettes se trouvèrent tout à coup en mouvement. Bientôt le vieux marquis se fit annoncer chez sa femme qui était encore au lit; lui-même ne s'était pas donné le temps de s'habiller. Il vint l'embrasser les larmes aux yeux: " Ma chère amie, lui dit-il, nous verrons nos petits-enfants avant que de mourir, et le bon vieillard pleurait à chaudes larmes. Dieu sait, ajouta-t-il, que ce n'est pas l'idée de cesser d'être un gueux qui me met en cet état... La loi d'indemnité est certaine et vous aurez deux millions. "

A ce moment Octave, que le marquis avait fait appeler, fit demander la permission d'entrer; son père se leva pour aller se jeter dans ses bras. Octave vit des larmes et peut-être se méprit sur leur cause; car une rougeur presque imperceptible parut sur ses joues si pâles. " Ouvrez les rideaux tout à fait; grand jour! dit sa mère avec vivacité. Approche-toi, regarde-moi ", ajouta-t-elle du même ton, et, sans répondre à son mari, elle examinait la rougeur imperceptible qui était venue se placer sur le haut des joues d'Octave. Elle savait, par ses conversations avec les médecins, que la couleur rouge cernée sur les joues est un signe des maladies de poitrine; elle tremblait pour la santé de son fils, et ne songeait plus aux deux millions d'indemnité.

Quand Mme de Malivert fut rassurée, -- " Oui, mon fils, dit enfin le marquis, un peu impatienté de tout ce tracas, je viens d'obtenir la certitude que la loi d'indemnité sera proposée, et nous avons 319 voix sûres sur 420. Ta mère a perdu un bien que j'estime à plus de six millions, et quels que soient les sacrifices que la crainte des jacobins impose à la justice du roi, nous pouvons compter largement sur deux millions. Ainsi je ne suis plus un gueux, c'est-à-dire tu n'es plus un gueux, ta fortune va se trouver de nouveau en rapport avec ta naissance et je puis maintenant te chercher et non plus te mendier une épouse. -- Mais, mon cher ami, dit Mme de Malivert, prenez garde que votre empressement à croire ces grandes nouvelles ne vous expose aux petites remarques de notre parente Mme la duchesse d'Ancre et de sa société. Elle jouit réellement, elle, de tous ces millions que vous nous promettez; n'allez pas vendre la peau de l'ours. -- Il y a déjà vingt-cinq minutes, dit le vieux marquis en tirant sa montre, que je suis sûr, mais ce qu'on appelle sûr, que la loi d'indemnité passera. "

Il fallait bien que le marquis eût raison, car le soir lorsque l'impassible Octave parut chez Mme de Bonnivet, il trouva une nuance d'empressement dans l'accueil qu'il reçut de tout le monde. Il y eut aussi une nuance de hauteur dans sa manière de répondre à cet intérêt subit ; au moins la vieille duchesse d'Ancre en fit-elle la remarque. L'impression d'Octave fut tout à la fois de déplaisance et de mépris. Il se voyait mieux accueilli à cause de l'espérance de deux millions dans la société de Paris et du monde où il était reçu avec le plus d'intimité. Cette âme ardente, aussi juste et presque aussi sévère envers les autres que pour elle-même, finit par tirer une profonde impression de mélancolie de cette triste vérité. Ce n'est pas que la hauteur d'Octave s'abaissât jusqu'à en vouloir aux êtres que le hasard avait réunis dans ce salon; il avait pitié de son sort et de celui de tous les hommes. Je suis donc si peu aimé, se disait-il, que deux millions changent tous les sentiments qu'on avait pour moi ; au lieu de chercher à mériter d'être aimé, j'aurais dû chercher à m'enrichir par quelque commerce. En faisant ces tristes réflexions, Octave se trouvait placé sur un divan, vis-à-vis une petite chaise qu'occupait Armance de Zohiloff, sa cousine, et par hasard ses yeux s'arrêtèrent sur elle. Il remarqua qu'elle ne lui avait pas adressé la parole de toute la soirée. Armance était une nièce assez pauvre de Mmes de Bonnivet et de Malivert, à peu près de l'âge d'Octave, et comme ces deux êtres n'avaient que de l'indifférence l'un pour l'autre, ils se parlaient avec toute franchise. Depuis trois quarts d'heure le coeur d'Octave était abreuvé d'amertume, il fut saisi de cette idée: Armance ne me fait pas de compliment, elle seule ici est étrangère à ce redoublement d'intérêt que je dois à de l'argent, elle seule ici a quelque noblesse d'âme. Et ce fut pour lui une consolation que de regarder Armance. Voilà donc un être estimable, se dit-il, et comme la soirée s'avançait, il vit avec un plaisir égal au chagrin qui d'abord avait inondé son coeur qu'elle continuait à ne point lui parler.

Une seule fois, comme un provincial, membre de la Chambre des députés, faisait à Octave un compliment gauche sur les deux millions qu'il allait lui voter (ce furent les mots de cet homme), Octave surprit un regard d'Armance qui arrivait jusqu'à lui. L'expression de ce regard était impossible à méconnaître ; du moins la raison d'Octave, plus sévère qu'on ne peut se l'imaginer, en décida ainsi; ce regard était destiné à l'observer, et ce qui lui fit un plaisir sensible, ce regard s'attendait à être obligé de mépriser. Le député qui se préparait àvoter des millions fut la victime d'Octave; le mépris du jeune vicomte fut trop évident même pour un provincial. " Voilà comme ils sont tous, dit le député du département d'*** au commandeur de Soubirane qu'il joignit un instant après. Ah! messieurs de la noblesse de cour, si nous pouvions nous voter nos indemnités sans passer les vôtres, vous n'en tâteriez, morbleu, qu'après nous avoir donné des garanties. Nous ne voulons plus, comme autrefois, vous voir colonels à vingt-trois ans et nous capitaines à quarante. Sur les trois cent dix-neuf députés pensant bien, nous sommes deux cent douze de cette noblesse de province sacrifiée jadis... " Le commandeur, très flatté de se voir adresser une telle plainte, se mit à justifier les gens de qualité. Cette conversation, que l'importance de M. de Soubirane appelait politique, dura toute la soirée, et malgré le vent de nord le plus perçant, elle s'établit dans l'embrasure d'une croisée, position de rigueur pour parler politique.

Le commandeur ne la quitta qu'une minute, en suppliant le député de l'excuser et de l'attendre. -- Il faut que je demande à mon neveu ce qu'il a fait de ma voiture, et il vint dire à l'oreille d'Octave: Parlez, on remarque votre silence, ce n'est point par de la hauteur que cette nouvelle fortune doit marquer chez vous. Songez que ces deux millions sont une restitution et rien de plus. Où en seriez-vous donc si le roi vous avait fait cordon bleu? " Et le commandeur regagna l'embrasure de sa fenêtre en courant comme un jeune homme, et répétant à demi-haut : " Ah! les chevaux à onze heures et demie. "

Octave parla, et s'il n'atteignit pas à l'aisance et à l'enjouement qui font les succès parfaits, sa beauté remarquable et le sérieux profond de ses manières donnèrent aux yeux de bien des femmes un prix singulier aux mots qu'il leur adressait. Ses idées étaient vives, claires, et de celles qui grandissent à mesure qu'on les regarde. Il est vrai que la simplicité pleine de noblesse avec laquelle il s'énonçait lui faisait perdre l'effet de quelques traits piquants; on ne s'en étonnait qu'une seconde après. La hauteur de son caractère ne lui permit jamais de dire d'un ton marqué ce qui lui semblait joli. C'était un de ces esprits que leur fierté met dans la position d'une jeune femme qui arrive sans rouge dans un salon où l'usage du rouge est général; pendant quelques instants sa pâleur la fait paraître triste. Si Octave eut des succès, c'est que le mouvement d'esprit et l'excitation qui lui manquaient souvent étaient suppléés ce soir-là par le sentiment de l'ironie la plus amère.

Cette apparence de méchanceté engagea les femmes d'un certain âge à lui pardonner la simplicité de ses manières, et les sots auxquels il fit peur se hâtèrent de l'applaudir. Octave, exprimant finement tout le mépris dont il était dévoré, trouvait dans la société le seul bonheur qu'elle pût lui donner, lorsque la duchesse d'Ancre s'approcha du divan sur lequel il était assis, et dit, non à lui, mais pour lui, et à voix très basse, à Mme de la Ronze son amie intime: " Voyez cette petite sotte d'Armance, ne s'avise-t-elle pas d'être jalouse de la fortune qui tombe des nues à M. de Malivert? Dieu ! que l'envie sied mal à une femme ! " L'amie devina la duchesse et saisit le regard fixe d'Octave qui, tout en ayant l'air de ne voir que la figure vénérable de M. l'évêque de ** qui lui parlait en cet instant, avait tout entendu. En moins de trois minutes. le silence de Mlle Zohiloff se trouva expliqué, et elle convaincue, dans l'esprit d'Octave, de tous les sentiments bas dont on venait de l'accuser. Grand Dieu, se dit-il, il n'y a donc plus d'exception à la bassesse de sentiments de toute cette société ! Et sous quel prétexte m'imaginerais-je que les autres sociétés sont différentes de celle-ci? Si l'on ose afficher une telle adoration pour l'argent dans l'un des salons les mieux composés de France, et où chacun ne peut ouvrir l'histoire sans retrouver un héros de son nom, que sera-ce parmi de malheureux marchands millionnaires aujourd'hui, mais dont hier encore le père portait la balle? Dieu ! que les hommes sont vils !

Octave s'enfuit du salon de Mme de Bonnivet, le monde lui faisait horreur; il laissa la voiture de famille à son oncle le commandeur et revint à pied chez lui. Il pleuvait à verse, la pluie lui faisait plaisir. Bientôt il ne s'aperçut plus de l'espèce de tempête qui inondait Paris en cet instant. La seule ressource contre cet avilissement général, pensait-il, serait de trouver une belle âme, non encore avilie par la prétendue sagesse des duchesses d'Ancre, de s'y attacher pour jamais, de ne voir qu'elle, de vivre avec elle et uniquement pour elle et pour son bonheur. Je l'aimerais avec passion... Je l'aimerais! moi, malheureux !... En ce moment, une voiture qui débouchait au galop de la rue de Poitiers dans la rue de Bourbon, faillit écraser Octave. La roue de derrière serra fortement sa poitrine et déchira son gilet, il resta immobile; la vue de la mort lui avait rafraîchi le sang.

Dieu! que n'ai-je été anéanti ! dit-il en regardant le ciel. Et la pluie qui tombait par torrents ne lui fit point baisser la tête; cette pluie froide lui faisait du bien. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'il se remit à marcher. Il monta chez lui en courant, changea d'habits, et demanda si sa mère était visible. Comme elle ne l'attendait pas, elle s'était couchée de bonne heure. Seul avec lui-même, tout lui devint importun, même le sombre Alfieri, dont il essaya de lire une tragédie. Il se promena longtemps dans sa chambre si vaste et si basse. Pourquoi ne pas en finir? se dit-il enfin; pourquoi cette obstination à lutter contre le destin qui m'accable? J'ai beau faire les plans de conduite les plus raisonnables en apparence, ma vie n'est qu'une suite de malheurs et de sensations amères. Ce mois-ci ne vaut pas mieux que le mois passé; cette année-ci ne vaut pas mieux que l'autre année; d'où vient cette obstination à vivre? Manquerais-je de fermeté? Qu'est-ce que la mort? se dit-il en ouvrant la caisse de ses pistolets et les considérant. Bien peu de chose en vérité; il faut être fou pour s'en passer. Ma mère, ma pauvre mère se meurt de la poitrine; encore un peu de temps et je devrai la suivre. Je puis aussi partir avant elle si la vie est pour moi une douleur trop amère. Si une telle permission pouvait se demander, elle me l'accorderait... Le commandeur, mon père lui-même ! ils ne m'aiment pas; ils aiment le nom que je porte, ils chérissent en moi un prétexte d'ambition. C'est un bien petit devoir qui m'attache à eux... Ce mot devoir fut comme un coup de foudre pour Octave. Un petit devoir! s'écria-t-il en s'arrêtant, un devoir de peu d'importance !... Est-il de peu d'importance, si c'est le seul qui me reste? Si je ne surmonte pas les difficultés que le hasard me présente dans ma position actuelle, de quel droit osé-je me croire si sûr de vaincre toutes celles qui pourront s'offrir par la suite? Quoi ! j'ai l'orgueil de me croire supérieur à tous les dangers, à toutes les sortes de maux qui peuvent attaquer un homme, et cependant je prie la douleur qui se présente de prendre une nouvelle forme, de choisir une figure qui puisse me convenir, c'est-à-dire de se diminuer de moitié. Quelle petitesse ! et je me croyais si ferme ! je n'étais qu'un présomptueux.

Avoir ce nouvel aperçu et se faire le serment de surmonter la douleur de vivre ne fut qu'un instant. Bientôt le dégoût qu'Octave éprouvait pour toutes choses fut moins violent; et il se parut à lui-même un être moins misérable. Cette âme, affaissée et désorganisée en quelque sorte par l'absence si longue de tout bonheur, reprit un peu de vie et de courage avec l'estime pour elle-même. Des idées d'un autre genre se présentèrent à Octave. Le plafond si écrasé de sa chambre lui déplaisait mortellement; il envia le magnifique salon de l'hôtel de Bonnivet. Il a au moins vingt pieds de haut, se dit-il; comme j'y respirerais à l'aise ! Ah ! s'écria-t-il avec la surprise gaie d'un enfant, voilà un emploi pour ces millions. J'aurai un salon magnifique comme celui de l'hôtel de Bonnivet; et moi seul j'y entrerai. Tous les mois, à peine, oui, le 1er du mois, un domestique pour épousseter, mais sous mes yeux; qu'il n'aille pas chercher à deviner mes pensées par le choix de mes livres, et surprendre ce que j'écris pour guider mon âme dans ses moments de folie... J'en porterai toujours la clé à ma chaîne de montre, une petite clé d'acier imperceptible, plus petite que celle d'un portefeuille. J'y ferai placer trois glaces de sept pieds de haut chacune. J'ai toujours aimé cet ornement sombre et magnifique. Quelle est la dimension des plus grandes glaces que l'on fabrique à Saint-Gobain? Et l'homme qui pendant trois quarts d'heure venait de songer à terminer sa vie, à l'instant même montait sur une chaise pour chercher dans sa bibliothèque le tarif des glaces de Saint-Gobain. Il passa une heure à écrire le devis de la dépense de son salon. Il sentait qu'il faisait l'enfant, mais n'en écrivait qu'avec plus de rapidité et de sérieux. Cette besogne terminée et l'addition vérifiée, qui portait à 57 350 f la dépense de la salle à établir en élevant le toit de sa chambre à coucher, -- si ce n'est pas là vendre la peau de l'ours, se dit Octave en riant, jamais on n'eut ce ridicule... Eh bien! je suis malheureux! reprit-il en se promenant à grands pas; oui, je suis malheureux, mais je serai plus fort que mon malheur. -- Je me mesurerai avec lui, et je serai plus grand. Brutus sacrifia ses enfants, c'était la difficulté qui se présentait à lui, moi, je vivrai. -- Il écrivit sur un petit mémento caché dans le secret de son bureau: 14 décembre 182... Agréable effet de deux m. -- Redoublement d'amitié. -- Envie chez Ar. -- Finir. -- Je serai plus grand que lui. -- Glaces de Saint-Gobain.

Cette amère réflexion était notée en caractères grecs. Ensuite il déchiffra sur son piano tout un acte de Don Juan, et les accords si sombres de Mozart lui rendirent la paix de l'âme.




CHAPITRE III

As the most forward bud
Is Eden by the cocker ere it blow,
Even so by love the young and tender wit
Is turn'd to folly ..................
............. So eating love
Inhabits in the finest wits of all.

Two Gentlemen of Verona, act. I.


Ce n'était pas toujours de nuit et seul qu'Octave était saisi par ces accès de désespoir. Une violence extrême, une méchanceté extraordinaire marquaient alors toutes ses actions, et sans doute, s'il n'eût été qu'un pauvre étudiant en droit, sans parents ni protection, on l'eût enfermé comme fou. Mais aussi dans cette position sociale, il n'eût pas eu l'occasion d'acquérir cette élégance de manières qui, venant polir un caractère aussi singulier, faisait de lui un être à part, même dans la société de la cour. Octave devait un peu cette extrême distinction à l'expression de ses traits; elle avait de la force et de la douceur et non point de la force et de la dureté, comme il arrive parmi le vulgaire des hommes qui doivent un regard à leur beauté. Il possédait naturellement l'art difficile de communiquer sa pensée, quelle qu'elle fût, sans jamais offenser ou du moins sans jamais infliger d'offense inutile, et grâces à cette mesure parfaite dans les relations ordinaires de la vie, l'idée de folie était éloignée.

Il n'y avait pas un an qu'un jeune laquais, effrayé de la figure d'Octave, ayant eu l'air de s'opposer à son passage, un soir qu'il sortait en courant du salon de sa mère, Octave, furieux, s'était écrié: " Qui es-tu pour t'opposer à moi! si tu es fort, fais preuve de force. " Et en disant ces mots, il l'avait saisi à bras-le-corps et jeté par la fenêtre. Ce laquais tomba dans le jardin sur un vase de laurier-rose et se fit peu de mal. Pendant deux mois Octave se constitua le domestique du blessé; il avait fini par lui donner trop d'argent, et chaque jour il passait plusieurs heures à faire son éducation. Toute la famille désirant le silence de cet homme, il reçut des présents, et se vit l'objet de complaisances excessives qui en firent un mauvais sujet que l'on fut obligé de renvoyer dans son pays avec une pension. On peut comprendre maintenant les chagrins de Mme de Malivert.

Ce qui l'avait surtout effrayée lors de ce funeste événement, c'est que le r epentir d'Octave, quoique extrême, n'avait éclaté que le lendemain. La nuit en rentrant, comme on lui rappelait par hasard le danger que cet homme avait couru: " Il est jeune, avait-il dit, pourquoi ne s'est-il pas défendu? (Quand il a voulu m'empêcher de sortir, ne lui ai-je pas dit de se défendre? Mme de Malivert croyait avoir observé que ces accès de fureur saisissaient son fils précisément dans les instants où il paraissait avoir le plus oublié cette rêverie sombre qu'elle lisait toujours dans ses traits. C'était, par exemple, au milieu d'une charade en action, et lorsqu'il jouait gaiement depuis une heure avec quelques jeunes gens et cinq ou six jeunes personnes de sa connaissance intime, qu'il s'était enfui du salon en jetant le domestique par la fenêtre.

Quelques mois avant la soirée des deux millions, Octave s'était échappé d'une façon à peu près aussi brusque d'un bal que donnait Mme de Bonnivet. Il venait de danser avec une grâce remarquable quelques contredanses et des valses. Sa mère était ravie de ses succès, et il ne pouvait les ignorer; plusieurs femmes, à qui leur beauté avait valu dans le monde une grande célébrité, lui adressaient la parole de l'air le plus flatteur. Ses cheveux du plus beau blond qui retombaient en grosses boucles sur le front qu'il avait superbe, avaient surtout frappé la célèbre Mme de Claix. Et à propos des modes suivies par les jeunes gens à Naples, d'où elle arrivait, elle lui faisait un compliment fort vif, lorsque tout à coup les traits d'Octave se couvrirent de rougeur, et il quitta le salon d'un pas dont il cherchait en vain à dissimuler la rapidité. Sa mère, alarmée, le suivit et ne le trouva plus. Elle l'attendit inutilement toute la nuit, il ne reparut que le lendemain et dans un état singulier; il avait reçu trois coups de sabre, à la vérité peu dangereux. Les médecins pensaient que cette monomanie était tout à fait morale, c'était leur mot, et devait provenir non point d'une cause physique, mais de l'influence de quelque idée singulière. Aucun signe n'annonçait les migraines de M. le vicomte Octave, comme disaient les gens. Ces accès avaient été bien plus rapprochés durant la première année de son séjour à l'école polytechnique et avant qu'il n'eut songé à se faire prêtre. Ses camarades avec lesquels il avait des querelles fréquentes, le croyaient alors complètement fou, et souvent cette idée lui évita des coups d'épée.

Retenu dans son lit par les blessures légères dont nous venons de parler, il avait dit à sa mère, simplement comme il disait tout: " J'étais furieux, j'ai cherché querelle à des soldats qui me regardaient en riant, je me suis battu et n'ai trouvé que ce que je mérite ", après quoi il avait parlé d'autre chose. Avec Armance de Zohiloff, sa cousine, il était entré dans de plus grands détails. " J'ai des moments de malheur et de fureur qui ne sont pas de la folie, lui disait-il un soir, mais qui me feront passer pour fou dans le monde comme à l'école polytechnique. C'est un malheur comme un autre; mais ce qui est au dessus de mon courage, c'est la crainte de me trouver tout à coup avec un sujet de remords éternel, ainsi qu'il faillit m'arriver lors de l'accident de ce pauvre Pierre. -- Vous l'avez noblement réparé, vous lui donniez non pas seulement votre pension, mais votre temps, et s'il se fût trouvé les moindres principes d'honnêteté, vous auriez fait sa fortune. Que pouviez-vous de plus? -- Rien sans doute, une fois l'accident arrivé, ou je serais un monstre de ne l'avoir pas fait. Mais ce n'est pas tout, ces accès de malheur qui sont de la folie à tous les yeux, semblent faire de moi un être à part. Je vois les plus pauvres, les plus bornés, les plus malheureux, en apparence, des jeunes gens de mon âge, avoir un ou deux amis d'enfance qui partagent leurs joies et leurs chagrins. Le soir, je les vois s'aller promener ensemble, et ils se disent tout ce qui les intéresse; moi seul, je me trouve isolé sur la terre. Je n'ai et je n'aurai jamais personne à qui le puisse librement confier ce que je pense. Que serait-ce de mes sentiments si j'en avais qui me serrent le coeur! Suis-je donc destiné à vivre toujours sans amis, et ayant à peine des connaissances! Suis-je donc un méchant? ajouta-t-il en soupirant. -- Non sans doute, mais vous fournissez des prétextes aux personnes qui ne vous aiment pas, lui dit Armance du ton sévère de l'amitié, et cherchant à cacher la pitié trop réelle que lui inspiraient ses chagrins. Par exemple, vous qui êtes d'une politesse parfaite avec tout le monde, pourquoi n'avoir pas paru avant-hier au bal de Mme de Claix? -- Parce que ce sont ses sots compliments au bal d'il y a six mois, que m'ont valu la honte d'avoir tort avec de jeunes paysans portant un sabre. -- A la bonne heure, reprit Mlle de Zohiloff; mais remarquez que vous trouvez toujours des raisons pour vous dispenser de voir la société. Il ne faudrait pas ensuite vous plaindre de l'isolement où vous vivez. -- Ah! c'est d'amis que j'ai besoin, et non pas de voir la société. Est-ce dans les salons que je rencontrerai un ami? -- Oui, puisque vous n'avez pas su le trouver à l'école polytechnique. -- Vous avez raison, répondit Octave après un long silence; je vois comme vous en ce moment, et demain, lorsqu'il sera question d'agir, j'agirai d'une manière opposée à ce qui me semble raisonnable aujourd'hui, et tout cela par orgueil! Ah! si le ciel m'avait fait le fils d'un fabricant de draps, j'aurais travaillé au comptoir dès l'âge de seize ans; au lieu que toutes mes occupations n'ont été que de luxe; j'aurais moins d'orgueil et plus de bonheur... Ah! que je me déplais à moi-même!... "

Ces plaintes, quoique égoïstes en apparence, intéressaient Armance; les yeux d'Octave exprimaient tant de possibilité d'aimer et quelquefois ils étaient si tendres!

Elle, sans se le bien expliquer, sentait qu'Octave était la victime de cette sorte de sensibilité déraisonnable qui fait les hommes malheureux et dignes d'être aimés. Une imagination passionnée le portait à s'exagérer les bonheurs dont il ne pouvait jouir. S'il eût reçu du ciel un coeur sec, froid, raisonnable, avec tous les autres avantages qu'il réunissait d'ailleurs, il eût pu être fort heureux. Il ne lui manquait qu'une âme commune.

C'était seulement en présence de sa cousine qu'Octave osait quelquefois penser tout haut. On voit pourquoi il avait été si péniblement affecté en trouvant que les sentiments de cette aimable cousine changeaient avec la fortune.

Le lendemain du jour où Octave avait souhaité la mort, dès sept heures du matin il fut réveillé en sursaut par son oncle le commandeur qui entra dans sa chambre en affectant de faire un tapage effroyable. Cet homme n'était jamais hors de l'affectation. La colère que ce bruit donna à Octave ne dura pas trois secondes; l'idée du devoir lui apparut, et il reçut M. de Soubirane du ton plaisant et léger qui pouvait le mieux lui convenir.

Cette âme vulgaire qui, avant ou après la naissance, ne voyait au monde que l'argent, expliqua longuement au noble Octave qu'il ne fallait pas être tout à fait fou de bonheur, quand de vingt-cinq mille livres de rente on passait à l'espoir d'en avoir cent. Ce discours philosophique et presque chrétien se termina par le conseil de jouer à la bourse dès qu'on aurait touché un vingtième sur les deux millions. Le marquis ne manquerait pas de mettre à la disposition d'Octave une partie de cette augmentation de fortune; mais il fallait n'opérer à la Bourse que d'après les avis du commandeur; il connaissait Mme la comtesse de **, et l'on pourrait jouer sur la rente à coup sûr. Ce mot à coup sûr fit faire un haut-le-corps à Octave. Oui, mon ami, dit le commandeur, qui prit ce mouvement pour un signe de doute, à coup sûr. J'ai un peu négligé la comtesse depuis son procédé ridicule chez M. le prince de S...; mais enfin nous sommes un peu parents, et je te quitte pour aller chercher notre ami commun, le duc de ** qui nous rapatriera. "


CHAPITRE IV

Half a dupe, half duping, the first deceived perhaps by her deceit and fair words, as all those philosophers. Philosophers the say ? mark this, Diego, the devil can cite scripture for his purpose. O, what a goodly outside falsehood hath
MASSINGER.


La sotte apparition du commandeur faillit replonger Octave dans sa misanthropie de la veille. Son dégoût pour les hommes était au comble, quand son domestique lui remit un gros volume enveloppé avec beaucoup de soin dans du papier vélin d'Angleterre. L'empreinte du cachet était supérieurement gravée, mais l'objet peu attrayant; sur un champ de sable on voyait deux os en sautoir. Octave qui avait un goût parfait, admira la vérité du dessin de ces deux tibias et la perfection de la gravure. C'est de l'école de Pikler, se dit-il; ce sera quelque folie de ma cousine la dévote Mme de C***. Il fut détrompé en voyant un magnifique exemplaire de la Bible, relié par Thouvenin. Les dévotes ne donnent pas la Bible, dit Octave en ouvrant la lettre d'envoi ; mais il chercha en vain la signature, il n'y en avait pas, et il jeta la lettre sous la cheminée. Un moment après, son domestique, le vieux Saint-Jacques, entra avec un petit air malin. " Qui a remis ce paquet? dit Octave. -- C'est un mystère, on veut se cacher de M. le vicomte; mais c'est tout simplement le vieux Perrin qui l'a déposé chez le portier, et s'est sauvé comme un voleur. -- Et qu'est-ce que le vieux Perrin? -- C'est un homme de Mme la marquise de Bonnivet, qu'elle a renvoyé en apparence, et qui est passé aux commissions secrètes. -- Est-ce qu'on soupçonne Mme de Bonnivet de quelque galanterie? -- Ah! mon Dieu, non, monsieur. Les commissions secrètes sont pour la nouvelle religion. C'est une Bible, peut-être, que Mme la marquise envoie à monsieur en grand secret. Monsieur a pu reconnaître l'écriture de Mme Rouvier, la femme de chambre de Mme la marquise. " Octave regarda sous la cheminée et se fit donner la lettre qui avait volé au-delà de la flamme et n'était point brûlée. Il vit avec surprise que l'on savait fort bien qu'il lisait Helvétius, Bentham, Bayle et autres mauvais livres. On lui en faisait un reproche. La vertu la plus pure ne saurait en garantir, se dit-il à lui-même; dès qu'on, est sectaire, l'on descend à employer l'intrigue et l'on a des espions. C'est apparemment depuis la loi d'indemnité que je suis devenu digne que l'on s'occupe de mon salut et de l'influence que je puis avoir un jour.

Pendant le reste de la journée, la conversation du marquis de Malivert, du commandeur et de deux ou trois amis véritables que l'on envoya chercher pour dîner, fut une allusion presque continuelle et d'assez mauvais goût au mariage d'Octave et à sa nouvelle position. Encore ému de la crise morale qu'il avait eue à soutenir pendant la nuit, il fut moins glacial que de coutume. Sa mère le trouvait plus pâle, et il s'imposa le devoir, sinon d'être gai, du moins de ne paraître s'occuper que d'idées conduisant à des images agréables; il y mit tant d'esprit, qu'il parvint à faire illusion aux personnes qui l'entouraient. Rien ne put l'arrêter, pas même les plaisanteries du commandeur sur l'effet prodigieux que deux millions produisaient sur l'esprit d'un philosophe. Octave profita de son étourderie prétendue pour dire que, fût-il prince, il ne se marierait pas avant vingt-six ans, c'était l'âge où son père s'était marié. -- " Il est évident que ce garçon-là nourrit la secrète ambition de se faire évêque ou cardinal, dit le commandeur aussitôt qu'Octave fut sorti; sa naissance et sa doctrine le porteront au chapeau. " Ce propos, qui fit sourire Mme de Malivert, donna de vives inquiétudes au marquis. -- Vous avez beau dire, répondit-il au sourire de sa femme, mon fils ne voit avec quelque intimité que des ecclésiastiques ou de jeunes savants de même acabit, et, chose qui ne s'est jamais rencontrée dans ma famille, il montre un dégoût marqué pour les jeunes militaires. -- Il y a quelque chose d'étrange dans ce jeune homme ", reprit M. de Soubirane. Cette réflexion fit soupirer à son tour Mme de Malivert.

Octave, excédé de l'ennui que lui avait donné l'obligation de parler, était sorti de bonne heure pour aller au Gymnase; il ne pouvait souffrir l'esprit des jolies pièces de M. Scribe. Mais, se disait-il, rien n'a pourtant unsuccès plus véritable, et mépriser sans connaître, est un ridicule trop commun dans ma société pour que j'aie du mérite à l'éviter. Ce fut en vain qu'il se mit en expérience pendant deux des plus jolies esquisses du théâtre de Madame. Les mots les plus agréables et les plus fins lui semblaient entachés de grossièreté, et la clef que l'on rend dans le second acte du Mariage de raison le chassa du spectacle. Il entra chez un restaurateur, et, fidèle au mystère qui marquait toutes ses actions, il demanda des bougies et un potage; le potage venu, il s'enferma à clef, lut avec intérêt deux journaux qu'il venait d'acheter, les brûla sous la cheminée avec le plus grand soin, paya et sortit. Il vint s'habiller, et se trouva ce soir-là une sorte d'empressement à paraître chez Mme de Bonnivet. Qui pourrait m'assurer, pensait-il, que cette méchante duchesse d'Ancre n'a pas calomnié Mlle de Zohiloff? Mon oncle croit bien que j'ai la tête tournée de ces deux millions. Cette idée, qui était venue à Octave à propos d'un mot indifférent qu'il avait trouvé dans ses journaux, le rendait heureux. Il songeait à Armance, mais comme à son seul ami, ou plutôt comme au seul être qui fût pour lui presque un ami.

Il était bien loin de songer à aimer, il avait ce sentiment en horreur. Ce jour-là, son âme fortifiée par la vertu et le malheur, et qui n'était que vertu et force, éprouvant simplement la crainte d'avoir condamné trop légèrement un ami.

Octave ne regarda pas une seule fois Armance; mais de toute la soirée ses yeux ne laissèrent échapper aucun de ses mouvements. Il débuta à son entrée dans le salon par faire une cour marquée à la duchesse d'Ancre; Il lui parlait avec une attention si profonde que cette dame eut le plaisir de le croire converti aux égards dus à son rang. Depuis qu'il a l'espoir d'être riche, ce philosophe est des nôtres, dit-elle tout bas à Mme de la Ronze.

Octave voulait s'assurer du degré de perversité de cette femme ; la trouver bien méchante, c'était en quelque sorte voir Mlle de Zohiloff innocente. Il observa que le seul sentiment de la haine portait quelque vie dans le coeur desséché de Mme d'Ancre; mais en revanche, ce n'étaient que les choses généreuses et nobles qui lui inspiraient de l'éloignement. On eût dit qu'elle éprouvait le besoin de s'en venger. L'ignoble et le bas dans les sentiments, mais l'ignoble revêtu de l'expression la plus élégante, avait seul le privilège de faire briller les petits yeux de la duchesse.

Octave songeait à se débarrasser de l'intérêt avec lequel on l'écoutait quand il entendit Mme de Bonnivet désirer son jeu d'échecs. C'était un petit chef-d'oeuvre de sculpture chinoise que M. l'abbé Dubois avait rapporté de Canton. Octave saisit cette occasion de s'éloigner de Mme d'Ancre, et pria sa cousine de lui confier la clef du serre-papier où la crainte de la maladresse des gens faisait déposer ce magnifique jeu d'échecs. Armance n'était plus dans le salon; elle l'avait quitté peu d'instants auparavant avec Méry de Mersan son amie intime, si Octave n'eût pas réclamé la clef du serre-papier, on se fût aperçu désagréablement de l'absence de Mlle de Zohiloff, et à son retour elle aurait peut-être eu à essuyer quelque petit regard fort mesuré, mais fort dur. Armance était pauvre, elle n'avait que dix-huit ans, et Mme de Bonnivet avait trente ans passés; elle était fort belle encore, mais Armance aussi était belle.

Les deux amies s'étaient arrêtées devant la cheminée d'un grand boudoir voisin du salon. Armance avait voulu montrer à Méry un portrait de lord Byron dont M. Philips, le peintre anglais, venait d'envoyer une épreuve à sa tante. Octave entendit très distinctement ces mots comme il passait dans le dégagement près du boudoir: " Que veux-tu? Il est comme tous les autres! Une âme que je croyais si belle être bouleversée par l'espoir de deux millions! " L'accent qui accompagnait ces mots si flatteurs, que je croyais si belle, frappa Octave comme un coup de foudre; il resta immobile. Quand il continua à marcher, ses pas étaient si légers que l'oreille la plus fine n'aurait pu les entendre. Comme il repassait près du boudoir avec le jeu d'échecs à la main, il s'arrêta un instant, bientôt il rougit de son indiscrétion et rentra au salon. Les paroles qu'il venait de surprendre n'étaient pas décisives dans un monde où l'envie sait revêtir toutes les formes; mais l'accent de candeur et d'honnêteté qui les avait accompagnées retentissait dans son coeur. Ce n'était pas là le ton de l'envie.

Après avoir remis le jeu chinois à la marquise, Octave se sentit le besoin de réfléchir; il alla se placer dans un coin du salon derrière une table de wisk, et là son imagination lui répéta vingt fois le son des paroles qu'il venait d'entendre. Cette profonde et délicieuse rêverie l'occupait depuis longtemps, lorsque la voix d'Armance frappa son oreille. Il ne songeait pas encore aux moyens à employer pour regagner l'estime de sa cousine; il jouissait avec délices du bonheur de l'avoir perdue. Comme il se rapprochait du groupe de Mme de Bonnivet, et revenait du coin éloigné occupé par les tranquilles joueurs de wisk, Armance remarqua l'expression de ses regards; ils s'arrêtaient sur elle avec cette sorte d'attendrissement et de fatigue qui, après les grandes joies, rend les yeux comme incapables de mouvements trop rapides

Octave ne devait pas trouver un second bonheur ce jour-là; il ne put adresser le moindre mot à Armance. Rien n'est plus difficile que de me justifier, se disait-il en ayant l'air d'écouter les exhortations de la duchesse d'Ancre qui, sortant la dernière du salon avec lui, insista pour le ramener. Il faisait un froid sec et un clair de lune magnifique; Octave demanda son cheval et alla faire quelques milles sur le boulevard neuf. En rentrant vers les trois heures du matin, sans savoir pourquoi et sans le remarquer, il vint passer devant l'hôtel de Bonnivet.
CHAPITRE V

Her glossy hair was cluster'd o'er a brow
Bright with intelligence, and fair and smooth;
Her eyebrow's shape was like the aerial bow,
Her cheek all purple with the beam of youth,
Mounting, at times, to a transparent glow,
As if her veins ran lightning

Don Juan c. I

Comment pourrai-je prouver à Mlle de Zohiloff, par des faits et non par de vaines paroles, que le plaisir de voir quadrupler la fortune de mon père ne m'a pas absolument tourné la tête? Chercher une réponse à cette question fut pendant vingt-quatre heures l'unique occupation d'Octave. Pour la première fois de sa vie, son âme était entraînée à son insu.

Depuis bien des années il avait toujours eu la conscience de ses sentiments, et commandait à leur attention les objets qui lui semblaient raisonnables. C'était au contraire avec toute l'impatience d'un jeune homme de vingt ans qu'il attendait l'heure à laquelle il devait rencontrer Mlle de Zohiloff. Il n'avait pas le plus petit doute sur la possibilité de parler à une personne qu'il voyait deux fois presque tous les jours; il n'était embarrassé que par le choix des paroles les plus propres à la convaincre. Car, enfin, disait-il, je ne puis pas trouver en vingt-quatre heures d'action prouvant d'une manière décisive que je suis au-dessus de la petitesse dont elle m'accuse au fond de son coeur, et il doit m'être permis de protester d'abord par des paroles. Beaucoup de paroles en effet se présentaient successivement à lui; tantôt elles lui semblaient avoir trop d'emphase; tantôt il craignait de traiter avec trop de légèreté une imputation aussi grave. Il n'était point encore décidé sur ce qu'il devait dire à Mlle de Zohiloff, lorsque onze heures sonnèrent, et il arriva l'un des premiers dans le salon de l'hôtel de Bonnivet. Mais quel ne fut pas son étonnement quand il remarqua que Mlle de Zohiloff qui lui adressa la parole plusieurs fois pendant la soirée, et en apparence comme à l'ordinaire, lui ôtait cependant toutes les occasions de lui dire un mot destiné à n'être entendu que d'elle! Octave fut vivement piqué, cette soirée passa comme un éclair.

Le lendemain, il fut aussi malheureux; le surlendemain, les jours suivants, il ne put pas davantage parler à Armance. Chaque jour il espérait trouver l'occasion de dire ce mot si essentiel pour son honneur, et chaque jour, sans qu'on pût apercevoir la moindre affectation dans la conduite de Mlle de Zohiloff, il voyait son espoir s'évanouir. Il perdait l'amitié et l'estime de la seule personne qui lui semblât digne de la sienne, parce qu'on lui croyait des sentiments opposés à ceux qu'il avait réellement. Rien assurément n'était plus flatteur au fond, mais rien aussi n'était plus impatientant. Octave fut profondément préoccupé de ce qui lui arrivait; il eut besoin de plusieurs jours pour s'accoutumer à sa nouvelle position. Sans y songer, lui qui avait tant aimé le silence, prit l'habitude de parler beaucoup lorsque Mlle de Zohiloff était à portée de l'entendre. A la vérité, peu lui importait de paraître bizarre ou décousu. A quelque femme brillante ou considérable qu'il adressât la parole, il ne parlait jamais en effet qu'à Mlle de Zohiloff et pour elle.

Par ce malheur réel Octave fut distrait de sa noire tristesse, il oublia l'habitude de chercher toujours à juger de la quantité de bonheur dont il jouissait dans le moment présent. Il perdait son unique amie, il se voyait refuser une estime qu'il était si sûr de mériter; mais ces malheurs, quelque cruels qu'ils fussent, n'allaient point jusqu'à lui inspirer ce profond dégoût pour la vie qu'il éprouvait autrefois. Il se disait: Quel homme n'a pas été calomnié? La sévérité dont on use envers moi est un gage de l'empressement avec lequel on réparera ce tort quand la vérité sera enfin connue.

Octave voyait un obstacle qui le séparait du bonheur, mais il voyait le bonheur, ou du moins la fin de sa peine et d'une peine à laquelle il songeait uniquement. Sa vie eut un but nouveau, il désirait passionnément reconquérir l'estime d'Armance; ce n'était pas une entreprise aisée. Cette jeune fille avait un caractère singulier. Née sur les confins de l'empire russe vers les frontières du Caucase, à Sébastopol où son père commandait, Mlle de Zohiloff cachait sous l'apparence d'une douceur parfaite une volonté ferme, digne de l'âpre climat où elle avait passé son enfance. Sa mère, proche parente de Mmes de Bonnivet et de Malivert, se trouvant à la cour de Louis XVIII à Mittau, avait épousé un colonel russe. M. de Zohiloff appartenait à l'une des plus nobles familles du gouvernement de Moscou; mais le père et le grand-père de cet officier, ayant eu le malheur de s'attacher à des favoris bientôt après envoyés en Sibérie, avaient vu rapidement diminuer leur fortune.

La mère d'Armance mourut en 1811 ; elle perdit bientôt après le général de Zohiloff, son père, tué à la bataille de Montmirail. Mme de Bonnivet, apprenant qu'elle avait une parente isolée dans une petite ville au fond de la Russie, avec cent louis de rente pour toute fortune, n'hésita pas à la faire venir en France. Elle l'appelait sa nièce et comptait la marier en obtenant quelque grâce de la cour; le bisaïeul maternel d'Armance avait été cordon bleu. On voit qu'à peine âgée de dix-huit ans, Mlle de Zohiloff avait déjà éprouvé d'assez grands malheurs. C'est pour cela peut-être que les petits événements de la vie semblaient glisser sur son âme sans parvenir à l'émouvoir. Quelquefois il n'était pas impossible de lire dans ses yeux qu'elle pouvait être vivement affectée, mais on voyait que rien de vulgaire ne parviendrait à la toucher. Cette sérénité parfaite, qu'il eût été si flatteur de lui faire oublier un instant, s'alliait chez elle à l'esprit le plus fin, et lui valait une considération au-dessus de son âge.


Elle devait à ce singulier caractère, et surtout à de grands yeux bleus foncés qui avaient ces regards enchanteurs, l'amitié de tout ce qui se trouvait de femmes distinguées dans la société de Mme de Bonnivet; mais Mlle de Zohiloff avait aussi beaucoup d'ennemies. C'est en vain que sa tante avait cherché à la corriger de l'impossibilité où elle était de faire attention aux gens qu'elle n'aimait pas. On voyait trop qu'en leur parlant elle songeait à autre chose. Il y avait d'ailleurs bien des petites façons de dire et d'agir qu'Armance n'eût pas osé désapprouver chez les autres femm es; peut-être même ne songeait-elle pas à se les interdire; mais si elle se les fût permises, pendant longtemps elle eût rougi toutes les fois qu'elle s'en serait souvenue. Dès son enfance, ses sentiments pour des bagatelles de son âge avaient été si violents qu'elle se les était vivement reprochés. Elle avait pris l'habitude de se juger peu relativement à l'effet produit sur les autres, mais beaucoup relativement à ses sentiments d'aujourd'hui, dont demain peut-être le souvenir pouvait empoisonner sa vie.

On trouvait quelque chose d'asiatique dans les traits de cette jeune fille, comme dans sa douceur et sa nonchalance qui, malgré son âge, semblaient encore tenir à l'enfance. Aucune de ses actions ne réveillait d'une façon directe l'idée du sentiment exagéré de ce qu'une femme se doit à elle-même, et cependant un certain charme de grâce et de retenue enchanteresse se répandait autour d'elle. Sans chercher en aucune façon à se faire remarquer, et en laissant échapper à chaque instant des occasions de succès, cette jeune fille intéressait. On voyait qu'Armance ne se permettait pas une foule de choses que l'usage autorise et que l'on trouve journellement dans la conduite des femmes les plus distinguées. Enfin, je ne doute pas que sans son extrême douceur et sa jeunesse, les ennemies de Mlle de Zohiloff ne l'eussent accusée de pruderie.

L'éducation étrangère qu'elle avait reçue, et l'époque tardive de son arrivée en France, servaient encore d'excuse à ce que l'oeil de la haine aurait pu découvrir de légèrement singulier dans sa manière d'être frappée des événements, et même dans sa conduite.

Octave passait sa vie avec les ennemies que ce singulier caractère avait suscitées à Mlle de Zohiloff; la faveur marquée dont elle jouissait auprès de Mme de Bonnivet était un grief que les amies de cette femme, si considérable dans le monde, ne pouvaient lui pardonner. Sa droiture impassible leur faisait peur. Comme il est assez difficile d'attaquer les actions d'une jeune fille, on attaquait sa beauté. Octave était le premier à convenir que sa jeune cousine aurait pu facilement être beaucoup plus jolie. Elle était remarquable par ce que j'appellerais, si je l'osais, la beauté russe: c'était une réunion de traits, qui tout en exprimant à un degré fort élevé une simplicité et un dévouement que l'on ne trouve plus chez les peuples trop civilisés, offraient, il faut l'avouer, un singulier mélange de la beauté circassienne la plus pure et de quelques formes allemandes un peu trop tôt prononcées. Rien n'était commun dans le contour de ces traits si profondément sérieux, mais qui avaient un peu trop d'expression, même dans le calme, pour répondre exactement à l'idée que l'on se fait en France de la beauté qui convient à une jeune fille.

C'est un grand avantage auprès des âmes généreuses pour ceux qu'on accuse devant elles, que leurs défauts soient d'abord indiqués par une bouche ennemie. Quand la haine des bonnes amies de Mme de Bonnivet daignait descendre jusqu'à être ouvertement jalouse de la pauvre petite existence d'Armance, elles se moquaient beaucoup du mauvais effet produit par les fronts trop avancés et par des traits qui, aperçus de face, étaient peut-être un peu trop marqués.

La seule prise réelle que put donner à ses ennemies l'expression de la physionomie d'Armance, c'était un regard singulier qu'elle avait quelquefois lorsqu'elle y songeait le moins. Ce regard fixe et profond était celui de l'extrême attention; il n'avait rien, certes, qui pût choquer la délicatesse la plus sévère, on n'y voyait ni coquetterie, ni assurance; mais on ne peut nier qu'il ne fût singulier, et à ce titre, déplacé chez une jeune personne. Les complaisantes de Mme de Bonnivet, lorsqu'elles étaient sûres d'en être regardées, contrefaisaient quelquefois ce regard, en se parlant d'Armance entre elles; mais ces âmes vulgaires en ôtaient ce qu'elles n'avaient garde d'y voir. " C'est ainsi, leur dit un jour Mme de Malivert impatientée de leur méchanceté, que deux anges exilés parmi les hommes, et obligés de se cacher sous des formes mortelles, se regardaient entre eux pour se reconnaître. "

L'on conviendra qu'auprès d'un caractère aussi ferme dans ses croyances et aussi franc, ce n'était pas chose facile que de se justifier d'un tort grave par des demi-mots adroits. Il eût fallu à Octave, pour y parvenir, une présence d'esprit et surtout un degré d'assurance qui n'étaient pas de son âge.

Sans le vouloir, Armance lui laissait-elle voir, par un mot, qu'elle ne le regardait plus comme un ami intime, son coeur se serrait, il en perdait la parole pour un quart d'heure. Il était bien loin de trouver dans la forme de la phrase d'Armance un prétexte pour y répondre et reconquérir ses droits. Quelquefois il essayait de parler, mais il était trop tard, et sa réplique manquait d'à-propos; toutefois elle avait un certain air pénétré. En cherchant en vain les moyens de se justifier de l'accusation qu'Armance lui adressait en secret, Octave laissait voir, sans s'en douter, combien profondément il en était touché; c'était peut-être la manière la plus adroite de mériter son pardon.

Depuis que le parti pris à l'égard de la loi d'indemnité n'était plus un secret, même pour le gros de la société, Octave, à son grand étonnement, se trouvait une sorte de personnage. Il se voyait l'objet de l'attention des gens graves. On le traitait d'une façon toute nouvelle, surtout de fort grandes dames qui pouvaient voir en lui un époux pour leurs filles. Cette manie des mères de ce siècle, d'être constamment à la chasse au mari, choqua Octave à un point difficile à exprimer. La duchesse de *** dont il avait l'honneur d'être un peu parent et qui lui parlait à peine avant la loi, jugea nécessaire de s'excuser de ne pas lui avoir réservé de place dans une loge retenue au Gymnase pour le lendemain. -- " Je sais, mon cher cousin, lui disait-elle, toute votre injustice pour ce joli théâtre, le seul qui m'amuse. -- Je conviens de mes torts, dit Octave, les auteurs ont raison, et leurs mots piquants ne sont point entachés de grossièreté; mais cette palinodie n'a point pour objet de vous demander une place. J'avoue que je ne suis fait ni pour le monde, ni pour ce genre de comédie qui, apparemment, en est une copie agréable. " Ce ton de misanthropie, chez un aussi beau jeune homme parut fort ridicule aux deux petites filles de la duchesse, qui en firent des plaisanteries toute la soirée, mais le lendemain n'en furent pas moins avec Octave d'une simplicité parfaite. Il remarqua ce changement et haussa les épaules.

Étonné de ses succès, et encore plus du peu de peine qu'ils lui coûtaient, Octave, très fort sur la théorie de la vie, s'attendit à éprouver les attaques de l'envie; car il faut bien, se dit-il, que cette indemnité me procure aussi ce plaisir-là. Il ne l'attendit pas trop longtemps; peu de jours après, on lui apprit que quelques jeunes officiers de la société de Mme de Bonnivet plaisantaient volontiers sur sa nouvelle fortune : " Quel malheur pour ce pauvre Malivert, disait l'un, que ces deux millions qui lui tombent sur la tête comme une tuile! il ne pourra plus se faire prêtre! cela est dur! -- L'on ne conçoit pas, reprenait un second, que dans ce siècle où la noblesse est si rudement attaquée, l'on ose porter un titre et se soustraire au baptême de sang. -- C'est pourtant la seule vertu que le parti jacobin ne se soit pas encore avisé d'accuser d'hypocrisie, ajoutait un troisième. "

A la suite de ces propos, Octave se répandit davantage, parut dans tous les bals, fut très hautain, et même, autant qu'il était en lui, impertinent envers les jeunes gens; mais cela ne produisit rien. A son grand étonnement (il n'avait que vingt ans), il trouva qu'on l'en respectait un peu plus. A la vérité il fut décidé que l'indemnité lui avait absolument tourné la tête; mais la plupart des femmes ajoutaient : " Il ne lui manquait que cet air libre et fier! " C'était le nom que l'on voulait bien donner à ce qui lui semblait à lui-même de l'insolence, et qu'il ne se fût jamais permis si on ne lui eût rendu les mauvais propos tenus sur son compte. Octave jouissait de l'accueil étonnant qu'il recevait dans le mondeet qui allait si bien à cette disposition à se tenir à l'écart qui lui était naturelle. Ses succès lui plaisaient surtout à cause du bonheur qu'il lisait dans les yeux de sa mère; c'était sur les instances réitérées de Mme de Malivert qu'il avait abandonné sa chère solitude. Mais l'effet le plus ordinaire des attentions dont il se voyait l'objet était de lui rappeler sa disgrâce auprès de Mlle de Zohiloff. Elle semblait augmenter chaque jour. Il y eut des moments où cette disgrâce alla presque jusqu'à l'impolitesse, c'était du moins l'éloignement le mieux décidé et qui marquait d'autant plus que la nouvelle existence qu'Octave devait à l'indemnité n'étant nulle part plus évidente qu'à l'hôtel de Bonnivet.

Depuis qu'il pouvait un jour se trouver à la tête d'un salon influent, la marquise voulait absolument l'arracher à cette aride philosophie de l'utile. C'était le nom qu'elle donnait depuis quelques mois à ce qu'on appelle ordinairement la philosophie du XVIIIe siècle. " Quand jetterez-vous au feu, lui disait-elle, les livres de ces hommes si tristes que vous seul lisez encore parmi les jeunes gens de votre âge et de votre rang? "

C'était à une sorte de mysticisme allemand que Mme de Bonnivet espérait convertir Octave. Elle daignait examiner avec lui s'il possédait le sentiment religieux. Octave mit cet essai de conversion au nombre des choses les plus singulières qui lui fussent arrivées, depuis qu'il avait quitté la vie solitaire. Voilà de ces folies, pensait-il, que jamais on ne prévoirait.

Mme la marquise de Bonnivet pouvait passer pour l'une des femmes les plus remarquables de la société. Des traits d'une régularité parfaite, de fort grands yeux et qui avaient le regard le plus imposant, une taille superbe et des manières fort nobles, un peu trop nobles, peut-être, la mettaient au premier rang dans quelque lieu qu'elle se trouvât. Les salons un peu vastes étaient extrêmement favorables à Mme de Bonnivet, et, par exemple, le jour de l'ouverture de la dernière session des chambres, elle avait été citée la première parmi les femmes les plus brillantes. Octave vit avec plaisir l'effet qu'allaient produire les recherches sur le sentiment religieux. Cet être, qui se croyait si exempt de fausseté, ne sut pas se défendre d'un mouvement de plaisir à la vue d'une fausseté que le public allait se figurer sur son compte.

La haute vertu de Mme de Bonnivet était au-dessus de la calomnie. Son imagination ne s'occupait que de Dieu et des anges, ou tout au plus de certains êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme, et qui, suivant les plus modernes des philosophes allemands, voltigent à quelques pieds au-dessus de nos têtes. C'est de ce poste élevé, quoique rapproché, qu'ils magnétisent nos âmes, etc., etc. Cette réputation de sagesse dont Mme de Bonnivet jouissait à si juste titre depuis son entrée dans le monde, et que n'avaient pu entamer les savants demi-mots des jésuites de robe courte, elle va la hasarder pour moi, se disait Octave, et le plaisir d'attirer d'une façon marquée l'attention d'une femme aussi considérable lui faisait supporter avec patience les longues explications qu'elle jugeait nécessaires à sa conversion.

Bientôt, parmi ses nouvelles connaissances Octave fut désigné comme l'inséparable de cette marquise de Bonnivet, si célèbre dans un certain monde, et qui, à ce qu'elle pensait, faisait sensation à la cour quand elle daignait y paraître. Quoique la marquise fût une fort grande dame tout à fait à la mode, et d'ailleurs fort belle encore, ces avantages ne faisaient aucune impression sur Octave; il avait le malheur de voir un peu d'affectation dans ses manières, et dès qu'il apercevait ce défaut quelque part, son esprit n'était plus disposé qu'à se moquer. Mais ce sage de vingt ans était loin de pénétrer la véritable cause du plaisir qu'il trouvait à se laisser convertir. Lui, qui tant de fois s'était fait des serments contre l'amour, que l'on peut dire que la haine de cette passion était la grande affaire de sa vie, il allait avec plaisir à l'hôtel de Bonnivet parce que toujours cette Armance qui le méprisait, qui le haïssait peut-être, était à quelques pas de sa tante. Octave n'avait aucune présomption; la principale erreur de son caractère était même de s'exagérer ses désavantages, mais s'il s'estimait un peu, c'était sous le rapport de l'honneur et de la force d'âme. Il s'était dégagé sans ostentation et sans faiblesse aucune de plusieurs opinions ridicules mais agréables à avoir, et qui sont des principes pour la plupart des jeunes gens de sa classe et de son âge.

Ces victoires qu'il ne pouvait se dissimuler, par exemple son amour pour l'état militaire, indépendant de toute ambition de grade et d'avancement, ces victoires, dis-je, lui avaient inspiré une grande confiance dans sa fermeté. " C'est par lâcheté et non par manque de lumières que nous ne lisons pas dans notre coeur ", disait-il quelquefois, et à l'aide de ce beau principe, il comptait un peu trop sur sa clairvoyance. Un mot qui lui eût dénoncé qu'un jour il pourrait avoir de l'amour pour Mlle de Zohiloff, lui eût fait quitter Paris à l'instant; mais dans sa position actuelle, il était loin de cette idée. Il estimait Armance beaucoup et pour ainsi dire uniquement; il se voyait méprisé par elle, et il l'estimait précisément à cause de ce mépris. N'était-il pas tout simple de vouloir regagner son estime? Il n'y avait là nul désir suspect de plaire à cette jeune fille. Ce qui était fait pour éloigner jusqu'à la naissance du moindre soupçon d'aimer, c'est que quand Octave se trouvait avec les ennemies de Mlle de Zohiloff, il était le premier à convenir de ses défauts. Mais l'état d'inquiétude et d'espérance sans cesse déçue où le retenait le silence que sa cousine observait à son égard, l'empêchait de voir qu'il n'était aucun de ces défauts qu'on lui reprochait en sa présence, qui dans son esprit ne tînt à quelque grande qualité.

Un jour, par exemple, on attaquait la prédilection d'Armance pour les cheveux courts et retombant en fort grosses boucles autour de la tête, comme on les porte à Moscou. " Mlle de Zohiloff trouve cet usage commode, dit une des complaisantes de la marquise; elle ne veut pas sacrifier trop de temps à sa toilette. " La malignité d'Octave vit avec plaisir tout le succès que ce raisonnement obtenait auprès des femmes de la société. Elles laissaient entendre qu'Armance avait raison de tout sacrifier aux devoirs que lui imposait son dévouement pour sa tante et leurs regards semblaient dire de tout sacrifier à ses devoirs de dame de compagnie. La fierté d'Octave était bien loin de songer à répliquer à cette insinuation. Pendant que la malignité en jouissait, il se livrait en silence et avec délices à un petit mouvement d'admiration passionnée. Il sentait plutôt qu'il ne se le disait: cette femme ainsi attaquée par toutes les autres est cependant la seule ici digne de mon estime! Elle est aussi pauvre que ces autres femmes sont riches, et à elle seule il pourrait être permis de s'exagérer l'importance de l'argent. Elle le méprise pourtant, elle qui n'a pas mille écus de rente; et il est uniquement et bassement adoré par ces femmes qui toutes jouissent de la plus grande aisance.




CHAPITRE VI

Cromwell, I charge thee, fling away ambition;
By that sin fell the angels, how can man then,
The Image of his Maker, hope to win by't ?

King Henry VIII, act. III.


Un soir, après l'établissement des parties et l'arrivée des grandes dames pour lesquelles Mme de Bonnivet se dérangeait, elle parlait à Octave avec un intérêt singulier: " Je ne conçois pas votre être, lui répétait-elle pour la centième fois. -- Si vous me juriez, lui répondit-il, de ne jamais trahir mon secret, je vous le confierais et personne ne l'a jamais su. -- Quoi! pas même Mme de Malivert? -- Mon respect me défend de l'inquiéter. " Mme de Bonnivet, malgré toute l'idéalité de sa croyance, ne fut point insensible au charme de savoir le grand secret d'un des hommes qui à ses yeux approchaient le plus de la perfection; d'ailleurs ce secret n'avait jamais été confié.

Sur le mot d'Octave qui demandait une discrétion éternelle, Mme de Bonnivet sortit du salon et revint quelque temps après portant à la chaîne d'or qui retenait sa montre un ornement singulier: c'était une sorte de croix de fer fabriquée à Koenigsberg; elle la prit dans sa main gauche et dit à Octave d'une voix basse et solennelle: " Vous me demandez un secret éternel, dans toutes les circonstances, envers tous. Je vous le déclare par Jéhovah, oui, je garderai ce secret.

-- Eh bien, Madame, dit Octave, amusé par cette petite cérémonie et l'air sacramentel de sa noble cousine, ce qui souvent me met du noir dans l'âme, ce que je n'ai jamais confié à personne, c'est cet horrible malheur: je n'ai point de conscience. Je ne trouve en moi rien de ce que vous appelez le sens intime, aucun éloignement instinctif pour le crime. Quand j'abhorre le vice, c'est tout vulgairement par l'effet d'un raisonnement et parce que je le trouve nuisible. Et ce qui me prouve qu'il n'est absolument rien chez moi de divin ou d'instinctif, c'est que je puis toujours me rappeler toutes les parties du raisonnement en vertu duquel je trouve le vice horrible. -- Ah! que je vous plains, mon cher cousin! vous me navrez, dit Mme de Bonnivet d'un ton qui décelait le plus vif plaisir, vous êtes précisément ce que nous appelons l'être rebelle. "

En ce moment, son intérêt pour Octave fut évident aux yeux de quelques observateurs malins, car ils étaient observés. Son geste perdit toute affectation et prit quelque chose de solennel et de vrai; ses yeux jetaient une douce flamme en écoutant ce beau jeune homme et surtout en le plaignant. Les bonnes amies de Mme de Bonnivet, qui la regardaient de loin, se livraient aux jugements les plus téméraires, tandis qu'elle n'était transportée que du plaisir d'avoir enfin trouvé un être rebelle. Octave lui annonçait une victoire mémorable si elle parvenait à réveiller en lui la conscience et le sens intime. Un médecin célèbre du dernier siècle appelé chez un grand seigneur, son ami, après avoir examiné les symptômes du mal, pendant longtemps et en silence, s'écria tout à coup transporté de joie: " Ah! M. le marquis, c'est une maladie perdue depuis les anciens! la pituite vitrée! maladie superbe, mortelle au premier chef. Ah! je l'ai retrouvée, je l'ai retrouvée! " Telle était la joie de Mme de Bonnivet; c'était en quelque sorte une joie d'artiste.

Depuis qu'elle s'occupait à propager le nouveau protestantisme, qui doit succéder au christianisme dont le temps est passé, et qui, comme on sait, est sur le point de subir sa quatrième métamorphose, elle entendait parler d'êtres rebelles; ils forment la seule objection au système du mysticisme allemand, fondé sur l'existence de la conscience intime du bien et du mal. Elle avait le bonheur d'en découvrir un; elle seule au monde connaissait son secret, et cet être rebelle était parfait: par sa conduite morale se trouvant strictement honnête, aucun soupçon d'intérêt personnel ne venait attaquer la pureté de son diabolicisme.

Je ne répéterai point toutes les bonnes raisons que Mme de Bonnivet donna ce jour-là à Octave pour lui persuader qu'il avait un sens intime. Le lecteur n'a peut-être pas le bonheur de se trouver à trois pas d'une cousine charmante qui le méprise de tout son coeur et dont il brûle de reconquérir l'amitié. " Ce sens intime, comme son nom l'indique, ne peut se manifester par aucun signe extérieur; mais rien de plus simple et de plus facile à comprendre, disait Mme de Bonnivet, vous êtes un être rebelle, etc., etc. Ne voyez-vous pas, ne sentez-vous pas que, hors l'espace et la durée, il n'y a rien de réel ici-bas ? "

Pendant tous ces beaux raisonnements, une joie réellement un peu diabolique brillait dans les regards du vicomte de Malivert, et Mme de Bonnivet, femme d'ailleurs fort clairvoyante, s'écriait : " Ah! mon cher Octave, la rébellion est évidente dans vos yeux ". Il faut avouer que ces grands yeux noirs, ordinairement si découragés et dont les traits de flamme s'échappaient à travers les boucles des plus beaux cheveux blonds du monde, étaient bien touchants en ce moment. Ils avaient ce charme mieux senti en France peut-être que partout ailleurs: ils peignaient une âme que l'on a crue glacée pendant bien des années et qui s'anime tout à coup pour vous. L'effet électrique produit sur Mme de Bonnivet par cet instant de beauté parfaite et le naturel plein de sentiment qu'il communiquait à ses accents, la rendirent vraiment séduisante. En cet instant, elle eût marché au martyre pour assurer le triomphe de sa nouvelle religion; la générosité et le dévouement brillaient dans ses yeux. Quel triomphe pour la malignité qui l'observait!

Et ces deux êtres, les plus remarquables du salon, où sans s'en douter ils formaient spectacle, ne songeaient nullement à se plaire, et rien ne les occupait moins. C'est ce qui eût semblé parfaitement incroyable à Mme la duchesse d'Ancre et à ses voisines, les femmes de France les plus fines. Voilà comment on juge dans le monde des choses de sentiment.

Armance avait mis une constance parfaite dans son parti pris à l'égard de son cousin. Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis qu'elle ne lui adressait plus la parole pour des choses personnelles à eux. Souvent elle ne lui parlait pas de toute une soirée, et Octave commençait à remarquer les jours où elle avait daigné s'apercevoir de sa présence.

Attentif à ne pas paraître déconcerté par la haine de Mlle de Zohiloff, Octave ne marquait plus dans le monde par son silence invincible et par l'air singulier et parfaitement noble avec lequel autrefois ses yeux si beaux avaient l'air de s'ennuyer. Il parlait beaucoup et sans se soucier en aucune façon des absurdités auxquelles il pouvait être entraîné. Il devint ainsi, sans y songer, l'un des hommes les plus à la mode dans les salons qui dépendaient en quelque sorte de celui de Mme de Bonnivet. Il devait au désintérêt parfait qu'il portait en toutes choses, une supériorité réelle sur ses rivaux; il arrivait sans prétentions au milieu de gens qui en étaient dévorés. Sa gloire, descendant du salon de l'illustre marquise de Bonnivet dans les sociétés où cette dame était enviée, l'avait placé sans nul effort dans une position fort agréable. Sans avoir encore rien fait, il se voyait dès son début dans le monde classé comme un être à part. Il n'y avait pas jusqu'au dédaigneux silence que lui inspirait tout à coup la présence des gens qu'il croyait incapables de comprendre les façons de sentir élevées, qui ne passât pour une singularité piquante. Mlle de Zohiloff vit ce succès et en fut étonnée. Depuis trois mois Octave n'était plus le même homme. Il n'était pas étonnant que sa conversation, si brillante pour tout le monde, eût un charme secret pour Armance; elle n'avait pour but que de lui plaire.

Vers le milieu de l'hiver, Armance crut qu'Octave allait faire un grand mariage, et il fut facile de juger de la position sociale où peu de mois avaient suffi pour porter le jeune vicomte de Malivert. On voyait quelquefois dans le salon de Mme de Bonnivet un fort grand seigneur qui toute sa vie avait été à l'affût des choses ou des personnes qui allaient être à la mode. Sa manie était de s'y attacher, et il avait dû à cette idée singulière d'assez grands succès; homme fort commun, il s'était tiré du pair. Ce grand seigneur, servile envers les ministres comme un commis, était au mieux avec eux, et il avait une petite fille, son héritière unique, au mari de laquelle il pouvait faire passer les plus grands honneurs et les plus grands avantages dont puisse disposer le gouvernement monarchique. Tout l'hiver il avait paru remarquer Octave, mais on &eacu